Un pays, deux noms et une longue histoire

Lors des périodes de tensions géopolitiques — notamment lorsque l’actualité internationale évoque des frictions entre l’Iran et les États-Unis — une question historique revient souvent : pourquoi le pays que l’Occident a appelé pendant des siècles la Perse est-il aujourd’hui connu sous le nom officiel d’Iran ?

Pendant de nombreuses générations, les sociétés occidentales ont utilisé le nom « Perse » pour désigner le territoire et la civilisation qui se sont développés dans cette région du Moyen-Orient. Ce terme apparaissait sur les cartes anciennes, dans les livres d’histoire, dans les documents diplomatiques et même dans des expressions culturelles toujours courantes aujourd’hui, comme tapis persans, poésie persane ou encore Empire perse.

En 1935, toutefois, le gouvernement du pays prit une décision symbolique et politique : il demanda officiellement à la communauté internationale d’utiliser le nom Iran.

Ce changement ne fut pas simplement une modification géographique. Il reflétait une volonté de redéfinir l’identité nationale, de présenter le pays comme un État moderne et de mettre en avant un nom déjà utilisé depuis des siècles par sa propre population.

Comprendre cette transformation permet non seulement d’éclairer un chapitre important de l’histoire du Moyen-Orient, mais aussi de dissiper une confusion fréquente : bien que l’Iran se situe au Moyen-Orient et que sa population soit majoritairement musulmane, ce n’est pas un pays arabe.


La Perse antique : l’une des grandes civilisations de l’histoire

Pendant une grande partie de l’histoire connue, le territoire de l’actuel Iran était désigné en Occident sous le nom de Perse.

Ce nom est étroitement lié à l’Empire achéménide, fondé au VIe siècle avant notre ère par Cyrus le Grand. Cet empire devint l’une des plus grandes puissances politiques de l’Antiquité et s’étendait de l’Égypte jusqu’à la vallée de l’Indus.

Sous des souverains comme Cyrus, Darius Ier et Xerxès, l’empire développa des systèmes administratifs sophistiqués, d’importantes infrastructures et une politique relativement tolérante envers différentes cultures et religions, ce qui était remarquable pour l’époque.

Grâce à cette influence, la Perse devint un symbole de puissance impériale et de raffinement culturel. Pendant des siècles, voyageurs, historiens et cartographes européens continuèrent d’utiliser ce nom pour désigner le pays et sa civilisation.

Il existe toutefois un point important : « Perse » n’était pas nécessairement le nom que les habitants utilisaient eux-mêmes pour désigner leur pays.


L’origine du nom « Perse »

Le mot Perse provient de Parsa, une région située dans le sud-ouest de l’actuel Iran.

Cette région constituait le centre du pouvoir des premiers souverains perses et le berceau de la dynastie achéménide. Lorsque les Grecs entrèrent en contact avec cet empire, ils appelèrent cette région Persis.

Avec le temps, les historiens grecs commencèrent à utiliser ce terme non seulement pour désigner cette région, mais aussi pour parler de l’ensemble de l’empire dirigé par les Perses.

Ce phénomène est assez courant dans l’histoire : des observateurs étrangers utilisent le nom d’une région importante pour désigner un pays entier ou une civilisation.

Dans ce cas, « Perse » est devenu ce que les linguistes appellent un exonyme, c’est-à-dire un nom utilisé par des peuples étrangers pour désigner un lieu.


Iran : le nom utilisé à l’intérieur du pays depuis plus d’un millénaire

Alors que le monde occidental parlait de Perse, le nom Iran était déjà utilisé depuis longtemps à l’intérieur du pays.

Ce mot est lié à une ancienne expression signifiant « terre des Aryens », dérivée de termes comme Aryānām ou Ērān, que l’on retrouve dans des sources historiques datant de l’époque de l’Empire sassanide, entre le IIIe et le VIIe siècle.

Dans ce contexte historique, le terme « aryen » désignait les peuples indo-iraniens partageant des racines linguistiques et culturelles communes. Il ne possédait pas la connotation raciale qu’il allait acquérir plus tard en Europe au XXe siècle.

Pour les habitants de la région, Iran représentait donc un nom profondément enraciné dans leur propre tradition historique.

Cette distinction est souvent résumée de manière simple :

Iran est l’endonyme, le nom utilisé par les habitants eux-mêmes.
Perse est l’exonyme, le nom utilisé par les étrangers.


La décision de 1935 : quand Iran devient le nom officiel

Le changement officiel eut lieu le 21 mars 1935, lors des célébrations de Nowruz, le Nouvel An persan.

Ce jour-là, le dirigeant du pays, Reza Shah Pahlavi, annonça que les gouvernements étrangers devraient désormais utiliser le nom Iran dans les communications diplomatiques et les documents officiels.

Pour de nombreux Iraniens, cette décision ne représentait pas une transformation radicale. Elle officialisait simplement le nom déjà utilisé dans la vie quotidienne à l’intérieur du pays.

Sur le plan international, en revanche, cette annonce marqua une rupture importante, remplaçant officiellement le nom Perse qui avait été utilisé pendant des siècles en Occident.


Modernisation et identité nationale

La décision de Reza Shah ne fut pas motivée uniquement par des raisons linguistiques.

Elle faisait partie d’un projet plus large de modernisation de l’État iranien. Durant son règne, commencé dans les années 1920, le pays connut une série de réformes politiques et administratives visant à renforcer le pouvoir central et à moderniser la nation.

Dans ce contexte, certains dirigeants estimaient que le nom « Perse » évoquait trop fortement l’Antiquité et l’image d’anciens empires.

En adoptant officiellement le nom Iran, le gouvernement souhaitait mettre en avant une identité nationale contemporaine et présenter le pays comme un État moderne sur la scène internationale.

La décision possédait également une dimension symbolique importante : affirmer un nom issu de la tradition historique du pays plutôt qu’un terme popularisé par le regard extérieur.


Pourquoi le terme « persan » est toujours utilisé

Malgré le changement officiel, le terme « persan » n’a jamais disparu.

Il reste largement employé pour désigner l’héritage culturel et historique de la civilisation qui s’est développée dans cette région.

C’est pourquoi on parle encore aujourd’hui de :

culture persane
littérature persane
art persan
tapis persans
Empire perse

En 1959, le gouvernement iranien précisa d’ailleurs que Iran et Perse pouvaient tous deux être utilisés dans certains contextes internationaux, ce qui permit au terme historique de continuer à circuler.

Dans la pratique, une distinction s’est installée :

Iran → l’État moderne
Perse → la civilisation historique et culturelle


L’Iran n’est pas un pays arabe

Une autre confusion très répandue consiste à considérer l’Iran comme un pays arabe.

Cette idée provient généralement de trois éléments :

sa situation géographique au Moyen-Orient
une population majoritairement musulmane
l’utilisation d’un système d’écriture dérivé de l’alphabet arabe

Cependant, aucun de ces éléments ne suffit à définir un pays comme arabe.

La majorité des Iraniens est d’origine persane, et l’identité culturelle du pays remonte à une histoire bien antérieure à l’expansion du monde arabe.

Même s’il existe des minorités arabes en Iran, elles ne représentent qu’une petite partie de la population.


Le persan et l’arabe sont des langues très différentes

L’une des différences les plus claires apparaît dans la langue.

Le persan (farsi) appartient à la famille des langues indo-européennes, la même famille que des langues telles que :

anglais
français
espagnol
allemand
portugais

L’arabe, en revanche, appartient à la famille des langues sémitiques, qui comprend également l’hébreu et d’autres langues du Moyen-Orient.

Même si le persan moderne utilise un système d’écriture dérivé de l’alphabet arabe, les deux langues diffèrent profondément par leur structure grammaticale, leur origine et leur évolution.

Au fil des siècles, le persan a intégré de nombreux mots d’origine arabe, notamment après l’expansion de l’islam dans la région. Toutefois, sa structure linguistique reste clairement indo-européenne.


L’influence régionale de la langue persane

Le persan n’est pas important uniquement en Iran.

La langue possède également une présence significative dans d’autres pays de la région.

Par exemple :

en Afghanistan, une variante du persan appelée dari est largement parlée
au Tadjikistan, une langue apparentée appelée tadjik s’est développée

De plus, le persan a exercé une influence culturelle importante dans plusieurs régions d’Asie centrale et dans des territoires voisins.

Cette diffusion montre que la culture persane constitue l’une des grandes traditions civilisationnelles du Moyen-Orient et de l’Asie centrale.


Des traditions anciennes qui ont traversé les siècles

Un autre aspect important de l’identité iranienne est la préservation de traditions antérieures à l’arrivée de l’islam.

Un exemple notable est Nowruz, le Nouvel An persan, célébré depuis plus de deux mille ans.

Cette fête trouve ses origines dans l’ancienne religion zoroastrienne, pratiquée dans la région avant l’expansion islamique au VIIe siècle.

Même après que l’islam est devenu la religion dominante, de nombreuses traditions culturelles ont continué d’exister, créant une identité complexe mêlant héritage ancien et évolution historique.


Les rivalités politiques ne sont pas de simples conflits culturels

Lorsque les tensions impliquant l’Iran apparaissent dans l’actualité internationale, elles sont souvent décrites comme des conflits anciens entre Perses et Arabes ou comme des affrontements religieux entre sunnites et chiites.

En réalité, beaucoup de ces rivalités sont principalement liées à des intérêts géopolitiques, tels que l’influence régionale, les alliances stratégiques, l’accès aux ressources et la compétition pour le leadership au Moyen-Orient.

La religion et l’identité culturelle peuvent jouer un rôle dans les discours politiques, mais réduire des conflits internationaux complexes à de simples différences religieuses ou ethniques simplifie excessivement la réalité.


Ce que signifie réellement le changement de nom

Le passage de la Perse à l’Iran n’a pas effacé l’histoire du pays.

Il a plutôt aligné le nom international de l’État avec celui que sa propre population utilisait depuis longtemps.

Aujourd’hui, Perse reste un symbole puissant de l’héritage historique et culturel de cette civilisation, tandis que Iran désigne l’État moderne.

Au fond, cette histoire montre que les noms des pays ne sont pas de simples étiquettes.

Ils reflètent l’identité, la mémoire historique et les choix politiques. Et parfois, la manière dont une nation choisit de se nommer révèle beaucoup sur la façon dont elle souhaite être perçue par le reste du monde.