UNE SCÈNE SIMPLE QUI NE L’ÉTAIT PAS TANT QUE ÇA
J’avais déjà vu cette scène de nombreuses fois. J’ai grandi dans un environnement rural, donc le fameux scarabée bousier n’a jamais été une nouveauté pour moi. Je l’ai toujours trouvé curieux, parfois même amusant. Un petit insecte, persévérant, poussant une boule disproportionnée par rapport à sa taille, contournant des obstacles, échouant, réessayant.
Mais un jour, en regardant un documentaire — de ceux que l’on voit sur des chaînes comme Discovery Channel — je n’ai pas seulement vu la scène.
Je l’ai observée.
Il y avait un scarabée qui montait une sorte de pente, poussant sa boule parfaitement ronde. Il forçait. La boule glissait. Il redescendait la récupérer. Recommençait. Ajustait sa trajectoire. Se heurtait à des obstacles. Se corrigeait. Persistait.
Rien que cela aurait déjà été une métaphore puissante.
Mais alors, quelque chose s’est produit qui a complètement changé ma perception.
Alors qu’il était sur le point d’atteindre son objectif, un autre scarabée est apparu. Une confrontation rapide. Un affrontement direct. Et en quelques secondes, l’intrus s’est emparé de la boule et est parti avec.
Le premier est resté en arrière.
Sans rien.
Seulement avec son travail perdu.
À ce moment-là, quelque chose d’étrange s’est produit en moi.
D’abord, j’ai ri.
Puis, j’ai ressenti de la peine.
Ensuite, de la colère.
Et enfin… j’ai réfléchi.
DU RIRE À LA RÉFLEXION — LE MOMENT OÙ TOUT BASCULE
Au début, il est presque impossible de ne pas trouver cela amusant. Deux insectes qui se battent pour une boule d’excréments. D’un point de vue humain, la scène semble presque absurde.
Mais c’est justement là tout l’enjeu.
Pour nous, c’est de la saleté.
Pour eux, c’est la vie.
Cette boule représente :
- la nourriture
- la protection
- la reproduction
- la continuité
Ce n’est pas de la saleté. C’est la survie.
Et lorsque cette prise de conscience s’est imposée à moi, ma perception a totalement changé.
Ce scarabée n’était pas ridicule.
Il était résilient.
L’autre n’était pas simplement un « méchant ».
Il était compétitif dans un environnement hostile.
Et soudain, cette scène a cessé d’être une scène sur des insectes.
Elle est devenue une scène sur nous.
LE MYTHE QUI SE REFLÈTE DANS LA NATURE
À cet instant, une image bien connue de la philosophie m’est venue à l’esprit : Sisyphe.
Condamné à pousser une pierre jusqu’au sommet d’une montagne, pour la voir retomber encore et encore, à l’infini.
Le scarabée… fait exactement cela.
Mais avec une différence fondamentale :
Sisyphe a été condamné.
Le scarabée est en train de vivre.
Et nous ?
Peut-être sommes-nous quelque part entre les deux.
LA PERSPECTIVE PHILOSOPHIQUE — LIMITES, CONSCIENCE ET EXISTENCE
Cette scène simple touche à une question profonde : les limites de notre perception.
Depuis Platon, dans des œuvres comme La République, nous savons que l’être humain ne voit pas la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’il est capable de la percevoir.
Nous vivons dans :
- des conditionnements
- des instincts
- des limites cognitives
Nous agissons en pensant comprendre ce que nous faisons, mais bien souvent, nous ne faisons que réagir à notre environnement.
Arthur Schopenhauer soutenait que nous sommes guidés par une force aveugle — la volonté de vivre — qui se manifeste en toute chose.
Le scarabée pousse.
Nous aussi.
Mais sous d’autres formes :
- l’argent
- le statut
- la sécurité
- la reconnaissance
Et peut-être que, depuis une perspective supérieure, tout cela ressemble à… une boule que l’on pousse.
LE PARALLÈLE SOCIAL — LE MONDE TEL QU’IL EST
Si nous observons la société, le parallèle devient encore plus évident.
Les gens :
- travaillent des années pour quelque chose
- se battent pour leur place
- rivalisent pour des opportunités
- perdent ce qu’ils ont construit
- recommencent
Et souvent, au moment même où ils sont sur le point d’atteindre leur objectif, quelqu’un arrive et leur prend tout.
Cela génère :
- de la frustration
- de la colère
- un sentiment d’injustice
Mais, comme dans le monde des scarabées, cela ne se produit pas uniquement par pure méchanceté.
Cela se produit parce que l’environnement est compétitif.
Parce que les ressources sont limitées.
Parce que chacun essaie de survivre.
Cela ne justifie pas ce qui est mauvais.
Mais cela aide à le comprendre.
Et ici, il y a un point essentiel :
Comprendre, ce n’est pas approuver.
Comprendre, ce n’est pas normaliser.
Mais c’est le premier pas pour faire face à la réalité avec plus de lucidité.
LE REGARD VERS L’INTÉRIEUR — LÀ OÙ LA RÉFLEXION PREND TOUT SON SENS
Cette réflexion serait inutile si elle restait tournée vers l’extérieur.
Sa véritable valeur apparaît lorsque je regarde en moi.
Combien de fois ai-je :
- réagi sans réfléchir
- rivalisé sans m’en rendre compte
- jugé sans comprendre
- agi par pur instinct de survie
Combien de décisions que je considère comme « rationnelles » sont en réalité :
- de la peur
- de l’insécurité
- un besoin de contrôle
Peut-être que moi aussi, je pousse ma propre « boule ».
Et peut-être que je ne m’en suis même pas rendu compte.
Ce type de réflexion n’est pas confortable.
Mais il est nécessaire.
Parce qu’il ouvre la porte à quelque chose de rare :
La conscience.
Et la conscience permet de choisir.
ÉVOLUTION — SORTIR DU PILOTAGE AUTOMATIQUE
À partir du moment où je commence à observer mes propres schémas, quelque chose change.
Je commence à :
- faire une pause avant de réagir
- remettre en question mes motivations
- reconnaître mes limites
Cela ne me rend pas parfait.
Mais plus conscient.
Et cela, en soi, est déjà un immense progrès.
Car la majorité des gens vivent en pilote automatique.
Ils poussent.
Ils courent.
Ils réagissent.
Sans jamais se demander :
« Pourquoi est-ce que je fais cela ? »
LE POINT LE PLUS PROFOND — ET S’IL EXISTAIT QUELQUE CHOSE AU-DESSUS ?
Ici, la réflexion atteint une autre dimension.
Si je peux regarder un scarabée et y voir :
- de l’effort
- des limites
- de la survie
- une absence de vision globale
Alors une question devient inévitable :
Et s’il existait quelque chose qui nous observe de la même manière ?
Cette idée apparaît dans différentes traditions spirituelles et religieuses.
Dans la Bible, il existe un concept fort :
Dieu ne voit pas seulement les actions, mais aussi le cœur.
Cela change tout.
Car il ne s’agit plus seulement de ce que nous faisons…
Mais aussi de :
- pourquoi nous le faisons
- comment nous le faisons
- à quel point nous comprenons ce que nous faisons
MISÉRICORDE — UNE AUTRE MANIÈRE DE COMPRENDRE
Peut-être que la miséricorde divine n’est pas simplement le pardon.
Peut-être est-elle compréhension.
Compréhension que :
- nous sommes limités
- nous sommes influencés
- nous sommes en chemin
Cela n’efface pas la responsabilité.
Mais cela transforme le regard.
Comme un adulte qui observe un enfant qui se trompe, en sachant qu’il ne comprend pas encore pleinement.
Et si Dieu nous voyait ainsi ?
Non pas comme des êtres parfaits qui échouent…
Mais comme des êtres en évolution.
ENTRE LE JUSTE ET L’INJUSTE
C’est l’une des questions les plus difficiles :
Comment Dieu peut-il considérer à la fois le juste et l’injuste ?
Peut-être que la réponse ne réside pas dans le fait de les traiter de la même manière…
Mais dans le fait de voir chacun selon son niveau de conscience.
Car toutes les erreurs ne se valent pas :
- certaines viennent de l’ignorance
- d’autres d’un choix conscient
Et cela fait une différence.
Mais malgré cela, tous font partie d’un processus plus vaste.
UNE CONCLUSION QUI N’EN EST PAS UNE
Au final, cette scène simple m’a laissé une conviction :
Nous ne sommes pas aussi différents du scarabée que nous aimerions le croire.
La différence, c’est que nous pouvons en prendre conscience.
Et cela change tout.
Car cela nous permet de :
- évoluer
- choisir
- grandir
Et peut-être de nous rapprocher de quelque chose de plus grand.
EN UNE PHRASE
Si je devais résumer tout cela en une seule idée, ce serait :
Nous sommes tous des survivants !
Et peut-être qu’au fond…
Ce qui semblait être simplement un scarabée poussant une boule…
Était en réalité un miroir.

